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Sommaire de l'ouvrage
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Face à un quotidien qui se déroule de plus en plus sur le canapé et face à un écran, quels sont les potentiels risques et dérives ?
Nous faisons face à une transformation profonde de nos conditions de vie : davantage de solitude, plus de sédentarité et moins de sommeil. Ces phénomènes ne relèvent pas seulement de choix individuels : ils sont liés à l’organisation du travail, à la numérisation de l’économie et à des modèles productifs qui captent toujours plus notre temps et notre attention. Or ces dérives ont un coût humain, sanitaire et économique considérable.
Si on prend chacun de ces trois facteurs séparément, quelles évolutions constatez-vous ?
On observe aujourd’hui une véritable explosion de la solitude, sous deux formes distinctes : la solitude objective - le fait de n’avoir aucune relation sociale (9 à 12% de la population - Le Capitalisme de la Solitude)- et la solitude subjective, c’est-à-dire le sentiment de se sentir seul. Elle touche près de 40 % des moins de 25 ans (Le Capitalisme de la Solitude). Ces deux formes provoquent autant de souffrance psychologique et ont des effets comparables sur la santé.
Quant au manque de sommeil, il est lié à la fois à une hausse de la charge mentale et au capitalisme numérique qui a pour fond de commerce de capter notre attention et notre temps libre. Depuis 1950, nous avons perdu 1h30 de sommeil !
Enfin, la sédentarité est une conséquence directe de l’essor d’une économie domestique de services : livraison à domicile, plateformes numériques, divertissements sur écran… Tout est conçu pour nous demander le moins d’effort possible. Deux problèmes se cumulent : rester assis plus de sept heures par jour et ne pas atteindre les 150 minutes d’activité physique hebdomadaire recommandées. Cette « domestication » de l’économie et des loisirs réduit mécaniquement notre activité physique quotidienne. L’inactivité physique coûte près de 140 milliards d’euros par an à la société. C’est une perte pour les finances publiques comme pour les entreprises.
Ainsi, en quelques années, la solitude, le manque de sommeil et la sédentarité sont devenus de réels marqueurs de notre nouvelle condition sociale.
Quel est l’impact du télétravail sur le lien social ?
Le télétravail a d’abord eu des effets positifs : moins de transport, plus de temps pour cuisiner, pour s’occuper de soi ou de sa famille. Il a permis à certains de développer des activités plus émancipatrices. Mais au-delà de deux à deux jours et demi par semaine, les bénéfices diminuent. La productivité chute et les conditions sanitaires se dégradent.
Le télétravail déstructure alors les relations professionnelles. Il affaiblit les échanges informels et, à terme, le lien social au sein des collectifs. Les conséquences se mesurent à la fois sur la santé mentale — hausse des troubles anxieux, du stress, du sentiment d’isolement — et sur la santé physique, avec davantage de problèmes cardiovasculaires, de surpoids et d’obésité liés à l’inactivité.
Que peuvent alors faire concrètement les entreprises ?
Il faut d’abord repenser l’organisation du travail et instaurer un véritable droit à la déconnexion. Si l’on dort moins, c’est parce que la charge mentale ne s’arrête jamais : mails tardifs, réunions incessantes, messageries instantanées. L’instantanéité et la tertiarisation de l’économie ont considérablement accru la disponibilité mentale exigée des travailleurs. Beaucoup ne parviennent plus à déconnecter.
Un autre axe est celui d’accorder plus de flexibilité concernant les horaires de travail, ce qui peut véritablement améliorer la qualité du sommeil : permettre d’arriver plus tard ou de partir plus tôt selon les contraintes familiales ou la chronobiologie de chacun. Les parents, par exemple, n’ont pas les mêmes rythmes selon l’âge des enfants. On peut aussi encourager des micro-siestes de 10 à 15 minutes après le déjeuner, qui favorisent la récupération, le bien-être et la productivité.
Enfin, contre la sédentarité, certaines mesures simples peuvent être mises en place : proposer des activités physiques légères sur la pause méridienne (étirements, endurance douce, 30 à 45 minutes), inciter au mouvement toutes les 30 minutes …
Pourquoi la solitude constitue-t-elle aussi un enjeu majeur pour les entreprises ?
La solitude est un phénomène très contemporain, lié à la place des écrans, à la disparition des structures collectives et à la transformation du travail. Ses effets sont mesurables : une personne qui se sent seule augmente ses dépenses de santé mentale de 10 à 15 % et voit sa productivité diminuer. Les entreprises peuvent agir en restaurant des espaces de sociabilité : activités collectives, engagement associatif, bénévolat sur le temps de travail, moments informels. Le design des espaces compte également : la végétalisation, par exemple, favorise les interaction et augmente la confiance entre collègues.
Qu’en est-il des externalités négatives liées à l’essor des écrans ?
Les plateformes numériques reposent sur des designs addictifs qui captent toujours plus notre attention. Les externalités négatives sont importantes : perte de temps productif, dégradation de la santé mentale, troubles de l’humeur. Elles représenteraient déjà environ 0,6 % du PIB. À l’horizon 2060, la détérioration des capacités cognitives — attention, mémoire, langage — pourrait encore alourdir la facture, jusqu’à 2,9% du PIB. C’est un véritable enjeu pour les entreprises de demain.
Quelle serait aussi notre responsabilité individuelle ?
Nous adoptons de plus en plus des modes de vie sédentaires, avec moins de temps de sommeil et où nous consacrons davantage de temps aux écrans. À nous de refaire de la place pour des loisirs féconds comme la lecture, l’écriture, la marche ou encore la cuisine et le jardinage. Il faut aussi relaisser de la place pour l’attente, et la non immédiateté de la satisfaction de ses besoins là où l’économie numérique a supprimé la frustration. Mais en supprimant l’effort et la discipline, cela renforce notre dépendance à la gratification instantanée. À long terme, cela fragilise aussi notre équilibre psychologique et social et notre incapacité à nous auto-réguler émotionnellement.
2026 - SOFA ECONOMICS

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